15. À Pucallpa, Dans l’Amazonie Péruvienne.

Après la Colombie, direction le Pérou dans la ville de Pucallpa où nous sommes attendus pour travailler avec les plantes médecines des shamans Shipibos.

Durant le vol de Bogotá à Lima, un natif péruvien a expliqué à Marie que la ville est actuellement dangereuse en raison d’émeutes de plus en plus nombreuses. En fait, nous n’avions pas l’intention de visiter la capitale du Pérou mais d’y faire escale avant de reprendre un autre avion pour rejoindre Pucallpa. Dans la gate avant l’embarquement, nous avons dégusté un cake aux carottes qui a fait virevolter nos papilles après plusieurs semaines de nourriture plutôt fade. Nous étions requinqués et prêts à nous aventurer sur la «terre rouge», le nom donné à Pucallpa en langue Shipibo en raison de son sol argileux. Cette ville se trouve en Amazonie, construite sur les rives de l’Ucayali dans le département qui porte le même nom. C’est un port fluvial majeur mais peu de touristes se rendent là-bas, hormis certains qui prévoient de descendre le fleuve en bateau en partance pour Iquitos. C’est dans cette région que les indiens Shipibos, un des plus importants peuples natifs du Pérou, sont éparpillés dans environ 150 communautés autour de Pucallpa et dans la lagune de Yarinacocha. C’est la raison pour laquelle nous nous rendons là-bas, afin de côtoyer des hommes et femmes médecine péruviens et approcher leurs coutumes ancestrales.

À la sortie de l’aéroport, des hommes en uniforme nous ont interpellés afin d’avoir notre attention. C’était les conducteurs de moto-taxis avec la particularité ici de véhiculer leurs clients sur une banquette à l’arrière, à l’image d’un rickshaw. Une nouveauté que nous étions sur le point de tester. Avant cela, nous souhaitions négocier le prix mais aucun d’eux n’étaient prêts à accepter une course à la baisse. Il faut dire que les tarifs sont plus élevés dès lors que les clients sont des touristes et d’autant plus en étant eux-mêmes des prestataires employés par l’aéroport. Nous n’avions pas assez de monnaie et nous voulions éviter de donner un billet au risque de ne pas être remboursés de la différence. La banque de l’aéroport était fermée et aucun des deux stands à l’emporter n’était en mesure de nous faire du change. Ce n’est que le responsable du parking dans sa cabane de fortune qui a pu nous aider. Quelques secondes plus tard, nous repérâmes un taxista indépendant qui était venu dans l’enceinte de l’aéroport pour déposer des passagers qui quittaient la ville. Le tarif qu’il nous demanda était celui que nous avions proposé aux autres conducteurs et ni une ni deux, nous étions assis sur la banquette, tirés par la moto qui vrombissait dans la nuit.

En rejoignant la rue principale, nous avons vite compris pourquoi ce moyen de locomotion était jugé dangereux par les guides de voyage. Nous roulions au maximum de la capacité du moteur et les autres moto-taxis autour de nous se faufilaient hâtivement les uns entre les autres, freinant à la dernière minute ou dépassant sur la gauche ou sur la droite dès qu’un passage se dessinait devant leurs yeux. Gilbert tenait son téléphone dans la main, le GPS à l’écran pour s’assurer d’être conduits à la bonne adresse. Arrivés à bon port, le taxista était tellement gentil et s’apprêtait à devenir papa que nous lui avons donné un pourboire en lui souhaitant beaucoup de bonheur.

Notre gîte pour la nuit avait été réservé par un homme que des amis et chamanes suisses nous avaient recommandé de contacter. Par souci de discrétion, nous l’appellerons Ricardo. Notre chambre était à l’étage d’un restaurant végétarien tenu par une amie de Ricardo, Nali. Après avoir sonné, un homme en surpoids à torse nu nous a ouvert en nous invitant à entrer. Il s’agissait d’un colocataire qui sous-louait une autre pièce à Nali. Cette dernière nous rejoignit à l’entrée et nous invita à la suivre à l’étage. Un espace commun dans le hall à l’air libre avait été aménagé d’un canapé où étaient assises deux femmes qui nous saluèrent. Le salon quant à lui était à l’abandon, sans meuble où seules quelques affaires endommagées gisaient au sol. Un long couloir desservait plusieurs portes, toutes des chambres sous-louées. La nôtre était recouverte de catelles de couleur lila, au sol et sur les murs. Des rideaux rouges aux dimensions variées couvraient les fenêtres avec des grillages. Seuls un lit et un ventilateur occupaient l’espace de cette pièce. La propreté n’était pas optimale, cela restait tout de fois mieux que la salle de bain dans laquelle l’odeur de poisson pourri qui émanait de la toilette nous froussait le nez. La douche ne brillait plus du blanc de son origine et le lavabo avait des traces qui dataient sûrement de quelques mois. Autant dire que nous avons fait du squat pour user des toilettes. Il était 20h et tous les restaurants aux alentours étaient fermés, y compris celui de notre hôte à l’étage inférieur. Nous nous apprêtions à passer la nuit sans avoir soupé, le ventre qui gargouillait en écho avec le grincement des ressorts du matelas.

Le lendemain matin, nous déjeunions au restaurant de Nali qui ressemblait à la cour intérieure d’une maison avec une piscine et de nombreux jouets de son fils qui trainaient sur le sol. Sur les murs étaient exposées diverses peintures illustrant des animaux, des représentations de déités et d’autres symboles inspirés par des artistes de la région lors d’états de conscience modifiés. Il y avait aussi des flyers qui proposaient des retraites chamaniques dans la jungle, incluant une à deux semaines de guérison avec les plantes sacrées. Ces approches très commerciales pour appâter des personnes désireuses de «tout» guérir avec les psychédéliques dénaturent leur véritable médecine. Le slogan sous-jacent semblait suggérer une guérison complète à celui qui venait s’abreuver de concoctions magiques, telle une distorsion des traditions ancestrales à dessein d’engranger des recettes touristiques. À notre sens, ce genre de pratiques ne doit pas être au service d’un commerce de masse bien que plusieurs centres touristiques aient ouvert un peu partout en Amérique du Sud durant ces dernières années face à la demande accrue d’étrangers pour ces substances mystérieuses. Il y a là une source financière non négligeable pour les natifs qui s’allient à des européens pour faire fructifier cette niche de consommation. Ce n’est évidemment pas le cas de tous les organismes qui proposent des cérémonies de guérison, mais il est prudent de faire preuve de discernement. Une réalité moins naïve dévoile que de tous les shamans, certains n’ont pas d’intentions honorables. Nombreux veulent «vendre» de l’expérientiel au blanc venu tester sa médecine, lui assurant de vivre de grandes sensations. Qu’il en ait pour son argent, soyons francs. Le monde intangible n’étant pas une pomme qu’on vendrait au marché, il faut promouvoir une performance. Un spectacle, malheureusement peu authentique. D’après ce que nous disait notre ami et shaman en Suisse, l’énergie vibratoire de l’Amérique du Sud est plus sombre qu’en Occident. Là-bas, c’est la quête de pouvoir qui domine chez les hommes médecine et ils connaissent de nombreux rituels de magie noire pour ensorceler et manipuler d’autres âmes. Ceci fait partie de leur culture, il faut être «puissant» pour survivre à la jungle. À chacun ses croyances et les shamans ont aussi leur chemin d’évolution à entreprendre. Ce ne sont pas des demi-dieux, mais des humains qui vivent l’incarnation comme tout un chacun. Loin de toute superstition, ces pratiques occultes existent et se distinguent entre elles selon l’intention posée durant les rituels. C’est ce qui différencie la magie dite «blanche» de celle dite «noire».

Nous apportons ces explications pour poser le cadre de la vigilance associée au travail avec les plantes, d’où notre envie d’approcher uniquement des personnes de confiance. Nous te racontons notre expérience au Pérou pour également témoigner de ce que signifie donner son pouvoir personnel à l’autre, en l’occurrence à une figure d’autorité, et comment agir selon son plein libre-arbitre est important afin de choisir pour Soi ce qui est le plus juste.

Ricardo, l’homme qui nous avait été recommandé, s’assit à notre table peu après le petit-déjeuner et nous fîmes enfin sa connaissance. C’était un italien installé au Pérou depuis onze ans, doté d’une grande sensibilité camouflée derrière une attitude plutôt effacée. Il semblait presque disparaître dans d’autres mondes par moments, seules les vapes de fumée de ses cigarettes indiquaient sa présence. Il connaissait certains psychédéliques du fait de son passé probable de toxicoman – une voie initiatique comme une autre qu’empruntent certaines âmes pour aborder les plantes et leurs effets – mais aussi grâce à ses années vécues sur la terre des Shipibos. Nous ne voulions émettre aucun jugement hâtif le concernant mais nous n’étions pas tout à fait sûrs de nous sentir à l’aise de participer à des cérémonies avec lui, bien que son amabilité fût chaleureuse. Au-delà de l’ego qui se met automatiquement à étiqueter les gens et les situations dans deux catégories, «oui» ou «non», ce ressenti semblait provenir de notre intuition et nous avions l’impression qu’il n’était pas assez «solide» pour guider une cérémonie et nous mettre en confiance. Il faut savoir que la personne qui tient un espace sacré doit être en mesure d’assurer un sentiment de sécurité durant le voyage dans les autres dimensions. En changeant d’état de conscience, nous pouvons partir loin et le responsable de la cérémonie doit pouvoir ramener les participants dans l’ici et maintenant si cela est nécessaire. Chacun des participants vit toutefois son voyage de manière indépendante et ne doit pas se reposer uniquement sur le shaman, mais faire son travail de guérison en conscience et autonomie.

Nous décidions d’apprendre à le connaître. Au détour d’une discussion de courtoisie, une personne dans le restaurant nous interrompit pour nous informer que les autorités locales envisageaient des mesures d’urgence dans le pays vis-à-vis de la variole du singe au même titre que pour la Covid-19, soit une fermeture potentielle de toutes les frontières pour une durée incertaine.

Rassurant.

Peu après, nous roulions à bord d’une moto-taxi pour se rendre au marché du coin et faire quelques emplettes. Nous allions changer de logement et dormir dans une maison que pour nous. Il nous fallait donc des réserves de nourriture, d’autant que cette maison se trouvait excentrée du centre-ville dans la lagune de Yarinacocha, à 7km au nord-est. Le hangar qui accueillait les stands avait des couloirs étroits et les marchands étaient dissimulés derrière les sacs de provision. Nous avons acheté quelques légumes, du riz et des patates pour une bouchée de pain. Le centre-ville quant à lui ressemblait à un grand souk, certaines bâtisses paraissaient sur le point de s’effondrer et plusieurs étaient encerclées de ponts en bois. En été, de décembre à avril, les eaux s’élèvent et oblige les habitants à se déplacer en bateau ou à marcher sur ces planches en bois qui deviennent des trottoirs. Ricardo nous emmena ensuite au port où était amarrée sa barque et avec précaution, nous embarquâmes avec nos gros sacs à dos dans l’espoir de ne pas tomber à l’eau. Chacun de nos mouvements entraînait un basculement de notre petite flottaison. Nous remontâmes le fleuve en direction de la lagune, appréciant le beau paysage qui s’offrait à nous sous un soleil miroitant. Et quelle chance d’apercevoir des dauphins au loin! Nous avons ensuite laissé la barque au petit embarcadère de Puerto Callao avant de reprendre une moto-taxi pour les derniers kilomètres en direction de notre future maison. Celle-ci se trouvait dans un quartier de demeures pour la plupart en bois, sur un étage et dont il n’était pas certain qu’elles soient habitées ou non. La nôtre était récente, nous allions être les premiers locataires. Derrière une clôture en tôle et une grosse planche en bois faisant office de portail, dépassait un toit rouge en métal. Une fois dans le périmètre de la propriété, nous vîmes une piscine en plastique bleue non utilisée, une pergola en tissu sur la terrasse et un terrain avec de l’herbe parsemée ici et là. La maison quant à elle était sur deux étages et avait été meublée de mobilier de seconde main sans concordance de style. Notre nouveau logement n’avait pas été nettoyé et de la poussière de chantier recouvrait le sol, une fuite d’eau s’échappait de la salle de bain et avait une odeur de pourri. Mais nous étions chez nous, un bonheur après notre première nuit chaude chez Nali dont le décor avait été bien plus insalubre. Le voyage nous confronte à nos exigences de confort, avec les mêmes attentes de propreté qu’en Suisse. Nous avons pris un instant pour dépasser celles-ci afin d’apprécier davantage notre séjour dans cette maison. Tout de même, un sentiment de malaise à l’idée de rester ici deux semaines subsistait en nous. Marie commença à avoir mal à l’utérus, une douleur qui s’accentua au fil des heures et l’incitait à se plier en deux par intermittence. La nuit aida à estomper les crampes qu’elle ressentait.

Le lendemain, nous avions rendez-vous chez Ricardo et sa copine, Magali, une jeune canadienne originaire des Philippines. Ils habitaient à deux minutes à pied de chez nous. L’une des chiennes errantes du village avait eu des petits peu auparavant et avait, comme les années précédentes, choisi de les laisser à leur bon soin durant la période de sevrage. Il y avait donc presque une dizaine de chiots qui gambadaient dans leur jardin. Nous nous retrouvions chez eux afin de leur préciser les intentions de notre travail avec les plantes. C’était Ricardo et Magali qui guideraient les cérémonies avec le Changa, les champignons et le San Pedro. Tandis que nous voyagerions avec l’Ayahuasca accompagnés d’une shaman Shipibo qu’ils côtoyaient régulièrement, Alicia. Ricardo et Magali se référaient aux connaissances d’Alicia dès qu’il s’agissait de conseils à propos de diètes ou de guérison avec des plantes spécifiques. Avant de poursuivre notre récit, nous aimerions aborder le sujet des fausses-croyances qui désignent l’Ayahuasca et ses compères comme étant des drogues. Prends ce qui te parle, nous ne cherchons pas à influencer ton opinion. Nous souhaitons simplement te faire part de notre expérience avec les psychédéliques car ce n’est pas la première fois que nous en consommons dans un but thérapeutique, bien que nous ne soyons pas des experts en la matière. Voici nos ressentis.

Tout d’abord, il n’y a pas besoin de consommer des plantes médecine pour guérir. Nombreuses sont les voies qui permettent des transformations intérieures et elles ne sont pas nécessairement associées à des pratiques «spirituelles» dont les réseaux sociaux font la promotion. Certes, méditer est une ressource inépuisable de connexion à Soi mais tout comme d’autres activités telles que le mouvement en conscience du corps, la musique, l’art, etc. Le chemin avec les plantes de Terre-Maman s’emprunte selon les chemins de vie de chaque âme, il n’est donc pas une condition sine qua non pour explorer d’autres dimensions en Soi. En s’attardant à présent sur les plantes psychédéliques, celles-ci font partie d’un héritage ancestral chez les peuples indigènes pour soigner les maux de l’esprit et du corps. Il s’agit d’une médecine naturelle, d’ailleurs grand nombre de médicaments officialisés par les pharmaceutiques sont à base de plantes. La DMT – un composé hallucinogène endogène – contenue dans les feuilles de la Chacruna (Psychotria Viridis) est normalement détruite par une enzyme présente dans l’appareil digestif et le cerveau, mais combinée à la liane de l’Ayahuasca (Banisteriopsis Caapi) qui inhibe les effets de cette enzyme, les visions peuvent se déployer. Selon les cultures, l’Ayahuasca serait le livre et la Chacruna la lanterne qui permet de lire le livre. À vrai dire, il y a de la DMT dans le sang et le liquide céphalorachidien de l’homme mais aussi dans les tomates et dans d’autres aliments mais l’enzyme de notre corps déconstruit sa molécule quand nous l’ingérons. Chaque végétal, chaque être vivant détient des propriétés et existe pour une raison. Les shamans l’ont bien cerné et dialoguent avec l’esprit des plantes afin de connaître leurs propriétés et comment les consommer. Cette connaissance approfondie dépasse l’entendement des scientifiques. Explorer avec ces plantes signifie quitter la 3D et les schémas de pensée limités par notre mental pour découvrir d’autres mondes au-delà de nos sens physiques contraints par la densité. D’ailleurs, «ayahuasca» signifie «liana de los muertos» soit la liane des morts. Autrement dit, elle permet d’établir la connexion entre notre monde tangible et celui des esprits. Nous ouvrons nos perceptions afin de capter d’autres fréquences, de connecter à des dimensions invisibles et ainsi entrer en contact plus facilement avec notre Soi Supérieur. De plus en plus d’études démontrent l’efficacité médicale des plantes psychédéliques qui sont recommandées comme remèdes à plusieurs maux qui ne trouvent pas de guérison avec la médecine allopathique. Il n’y a aucune séparation entre les médecines, elles sont complémentaires. Elles ne font qu’Une. Nous dirions qu’il faut expérimenter les substances psychoactives dans un cadre de confiance, sous la guidance d’un shaman émérite et avec une approche en Conscience pour vraiment comprendre la sagesse de ces plantes. En reprenant les mots de Philippe Djoharikian – docteur en sociologie et anthropologie – dans un extrait du livre «La Sagesse Interdite», les plantes œuvrent comme des miroirs grossissants. Elles aident à mieux percevoir l’origine de nos blocages et ainsi accueillir la blessure sous-jacente avec Conscience et Amour, en n’étant plus en résistance mais dans la transparence de qui nous sommes. Parfois, le voyage au cœur de Soi est moins agréable lorsqu’il s’agit de visiter nos tourments pour les voir en face. C’est une approche qui permet de ne plus leur donner un plein pouvoir qui conditionne notre Vie. D’autres fois, ce sont des voyages dans des univers magiques avec des créatures fantastiques qui existent. Elles ne sont simplement pas visibles par l’œil humain. L’inspiration de J.R.R. Tolkien ne venait pas de nulle part 😉 . Chaque voyage est unique. La plante guérit et enseigne en résonance avec notre âme, dans le respect de notre sensibilité. Elle sait ce qui se trame en nous, ce qu’il nous faut comprendre au travers de sa médecine. Sa sagesse est infinie. Sa guérison est un don puissant à recevoir avec humilité. Les plantes sont de grands enseignants de la Vie. Ainsi, consommer des psychédéliques dans un cadre cérémoniel n’a rien à voir avec une sortie à Amsterdam dans un état éméché, à fumer des joints un soir d’été. Si tu viens avec cette intention de jeu, la plante te remettra aussitôt à ta place.

Nous constations déjà que le voyage avait apporté beaucoup de prises de conscience à nos questionnements personnels respectifs et avait permis de libérer plusieurs blocages sur lesquels nous travaillions individuellement. Nos intentions de guérison dans le cadre des cérémonies étaient donc dans la continuité d’un processus de transformation de plusieurs mois entamé en Suisse. Somme toute, depuis notre naissance vu que tout est interrelié. Une heure plus tard, nous rencontrions Alicia, la shaman. Elle portait de petites lunettes et était habillée de la jupe traditionnelle des femmes Shipibo. Sa fille l’accompagnait et la soutenait par le bras alors qu’elle passait près du chien de Ricardo dont Alicia semblait avoir peur. Sans aucune salutation à notre égard, elles allèrent s’asseoir à l’écart sous le couvert de la terrasse. Marie qui attendait impatiemment la rencontre avec une shaman Shipibo fut déçue de ce premier contact. «Cela n’ira pas», dit-elle à Gilbert. «Je n’ai pas le feeling avec elle.» Gilbert rassura Marie d’attendre un peu pour se faire une meilleure idée de la personne, soupçonnant que l’appréhension pouvait diriger une partie de son ressenti. Une fois tous assis autour d’une table à siroter de la «chicha morada» – la boisson des Incas typique du Pérou à base de maïs violet, Ricardo exposait nos intentions de guérison en espagnol afin qu’Alicia nous comprennent. Son diagnostic fut unanime, nous devions les deux purger nos estomacs avec une plante digestive, la «Sangre de Grado» qu’ils aimaient surnommer «vomito plant.» Gilbert n’était pas emballé par l’idée. En plus de faire vomir pour nettoyer les intestins et l’estomac, cette plante aide à soigner les ulcères et facilite la guérison des plaies. D’après Alicia, les douleurs dans le bas ventre de Marie pouvaient s’aggraver si aucun nettoyage énergétique ne se faisait, jusqu’à causer un cancer. Ricardo n’avait pas traduit cette partie-ci de l’échange, Marie avait compris les mots d’Alicia vu qu’elle pratiquait aussi l’espagnol. Envisager qu’une souffrance récente devienne nécessairement une potentielle maladie grave n’était pas convenable. Un autre constat qui bloquait notre envie de «travailler» avec elle. Bon gré malgré, nous acceptâmes de purger nos ventres avec la plante vomitive. Le programme était donc d’attendre le matin suivant, à jeun, pour boire la concoction et vomir aussi longtemps qu’Alicia le jugerait nécessaire. Nous avons connu mieux comme activité pour débuter une journée. En préparation, elle nous massa le ventre avec du Vicks, la pommade que tu connais sûrement pour frictionner le corps et ainsi décongestionner les voies respiratoires. Elle utilisa une autre huile grasse dont l’étiquette semblait provenir de Tahiti. Nous nous attendions à des pommades fabriquées par ses propres soins, mais ceci n’altéra pas la qualité du massage qui apporta un doux soulagement. Marie pleura alors qu’Alicia s’attardait sur son plexus solaire et durant la soirée, les effets du massage avaient donné lieu à de la diarrhée qui persista durant la nuit. Le processus de purge commençait. À 7h30 le lundi 25 juillet, nous étions assis sur le rebord de la terrasse de notre maison, un bac de peinture vide sur les genoux qui allait se remplir des miasmes physiques et énergétiques de nos estomacs. La première étape fut de déglutir les deux gorgées de Sangre de Grado. Le goût fit grimacer Gilbert. Magali était présente et s’occupait de préparer l’eau que nous allions boire sans fin, ou presque. Alicia était assise en tailleur à quelques pas de nous et fumait sa pipe. Une tasse d’eau, puis deux et Marie commença à vomir. Le liquide était brun dû à la Sangre et mélangé à la transparence de l’eau.

Gilbert peinait à vomir, ce n’est qu’à la troisième tasse d’eau ingurgitée que ses bruits gutturaux rejoignirent ceux de Marie. À peine avions-nous vomi que nous devions boire à nouveau de l’eau, encore et encore. Nous ne saurions dire combien de temps ceci avait duré, environ une trentaine de minutes. Sur la fin, Marie ne faisait que roter. D’après Alicia, il y avait beaucoup d’air en elle, de vide qui pouvait se remplir de mauvaises énergies. Une autre «vérité» qui n’enchanta pas Marie. Elle nous massa à nouveau pour clôturer le processus, en prévenant que de potentielles diarrhées ou nausées pouvaient ressurgir. C’est donc relativement affaiblis que nous nous sentions, affamés et fatigués.

Le soir-même, une cérémonie de Changa était prévue avec Ricardo et Magali. Nous avions besoin de repos durant la journée afin de reprendre des forces. Nous nous sommes aventurés aux alentours de notre maison dans le milieu de l’après-midi, à la recherche d’un restaurant car nos estomacs avaient encore faim après le repas de midi. Alors que nous dégustions un plat copieux à deux, la pluie a commencé à mouiller le sol et nous avons dû nous hâter de rentrer chez nous. Il ne restait que deux petites heures avant la cérémonie prévue à 19h30. Une fois sous le toit de la maison, le ciel s’est mis à gronder et la pluie devenait torrentielle. Un regard échangé entre nous et nous allâmes chercher les dessins que nous avions transportés depuis le début du voyage. Ces dessins, nous les avions réalisés lors d’un cycle chamanique auquel nous participions en Suisse depuis le début de l’année. Lors du dernier weekend avant de partir au Mexique, la thématique de guérison était l’Eau et en connexion avec cet élément, nous avions mis sur papier notre plus grande peur. Les couleurs et formes étaient sombres, chaotiques, profondes. Nous avions comme suggestion de les déposer sous la pluie lorsque l’occasion se présenterait. Et c’était maintenant. Nous entreposâmes nos dessins sur le sol, bloqués par des cailloux pour éviter qu’ils ne s’envolent. Enfin, le moment était venu de laisser partir nos émotions avec la médecine de l’Eau, celle qui dissout et qui apaise, qui nourrit et réunit. La temporalité nous subjugua, tant c’était aligné de procéder à ce rituel avant la cérémonie qui nous attendait.

Ricardo et Magali préparèrent l’espace en le purifiant de sauge, tout comme nous. Les flammes des bougies dansaient dans l’obscurité. Nous nous installâmes sur nos tapis respectifs, un léger stress dans le ventre. Nous connaissions la médecine du Changa que nous avions découvert plus tôt dans l’année (cf. article 1) mais c’était la première fois que nous allions consommer un psychédélique sous la guidance de personnes inconnues dans une langue autre que la nôtre. Le Changa est constitué de cristaux de DMT et se fume. Comme pour l’Ayahuasca, il faut associer le Changa à un inhibiteur de l’enzyme qui décompose la DMT. C’est la rue syrienne qui joue ce rôle. Sous forme de poudre dorée, elle est diluée dans de l’eau que nous buvant en premier lieu. Allongés sur le sol, nous avons accueilli les effets doux de cet or nacré. Puis chacun de nous s’est préparé à tirer une longue latte de Changa sur le joint que Ricardo nous avait respectivement préparé. Gilbert réussit du premier coup à inhaler la fumée correctement et entama son voyage vers les mondes du haut. Quant à Marie, elle toussota et dû s’y reprendre à deux fois pour aspirer qu’une faible quantité de Changa puis s’allongea à son tour.

Comment avons-nous vécu cette expérience?

Marie:

Je n’ai pas voyagé dans d’autres dimensions, disons que je n’ai pas décollé de la 3D. Je n’étais pas assez en confiance pour lâcher prise et j’étais bloquée dans le mental. D’après Ricardo, si la dose inhalée n’est pas assez grande, c’est comme si l’énergie du Changa reste prisonnière dans la tête. Au lieu d’explorer les univers angéliques et lumineux – ce qui est souvent le cas avec le Changa qui connecte aux sphères «supérieures», j’étais entourée d’énergie plutôt sombres issues de la cartographie énergétique amérindienne. Des esprits différents de ceux en Suisse. Je me battais avec une envie pressante de quitter les lieux. Je me suis vue déambuler les escaliers de la maison où nous nous trouvions, des sacs dans les bras en disant tout haut: «Je retourne en Suisse! Gilbert, tu me rejoins quand tu le souhaites.» Je voulais fuir. Je n’aimais rien de ce qui se passait. La musique que Ricardo jouait avec ses instruments sonores me déplaisait au lieu de me transporter avec tous mes sens éveillés. Je comparais avec la cérémonie de Changa que nous avions vécue en Suisse en début d’année qui avait été pure magie. Cette fois-ci, je ne voyais pas les ondes de couleur des sons. Je refusais tout. Puis j’ai pleuré. J’ai laissé aller toutes mes peurs liées au déconditionnement que ce voyage avait initié jusque-là. Je libérais mon trop-plein émotionnel comme la pluie qui avait lavé mon dessin. Je me sentais piégée, je ne m’étais pas écoutée. Mais j’apprenais. J’ai accueilli l’enseignement de cette expérience. J’ai su pourquoi je vivais cette cérémonie ainsi.

Gilbert:

J’ai à peine eu le temps de poser ma cigarette dans le cendrier et de m’allonger que tout commença à tourner autour de moi. Il faut dire qu’avec le Changa, les effet se font sentir sur le champ, environ cinq secondes après l’inhalation de la fumée. Les yeux ouverts ou fermés, je voyais le monde se décomposer en fractales. Au contraire de l’Ayahuasca dont le taux de sérotonine augmente progressivement au cours de la cérémonie (comme une courbe de Gauss), ici l’accumulation de l’hormone est maximale dès le début (courbe en déclin). Pour profiter au maximum de la cérémonie, il faut laisser passer le pic intense pour se concentrer sur les effets «estompés» quelques minutes plus tard. Chez moi, les effets ont été très physiques: gros tremblement des muscles du corps, vagues successives de froid et de chaud. Mentalement, je ne pouvais m’empêcher de me demander pourquoi je m’étais mis dans cet état loin de chez moi, tout en entendant Marie galérer à côté. Pendant ce temps, mon cerveau était embarqué dans une danse de formes géométriques changeantes et hautes en couleur, peu appréciable compte tenu de la situation. Après le pic, la dose devenait plus supportable et je pouvais me concentrer sur les visions. J’ai eu l’occasion de voir plusieurs divinités du lieu où nous étions et de recevoir un soin sur mon ventre de la part d’une déesse assise en lotus. Contrairement à Marie, j’ai apprécié les sons et musiques de Ricardo mais la dose était trop forte à mon goût.

Une fois la cérémonie clôturée par un échange avec Ricardo et Magali sur nos voyages respectifs – en n’en restant qu’aux faits, ils sont partis pour passer la nuit chez eux. Ils n’étaient pas encore de l’autre côté du portail que Gilbert commençait à vomir. Son voyage ascensionnel lui avait donné le tournis et revenir sur Terre après avoir décollé comme une fusée n’avait pas plu à son estomac. Peu après, nous avions fait de la salle de bain notre QG afin de discuter de la suite de notre séjour à Pucallpa. Chacun raconta à l’autre son expérience complète avec le Changa et non la version édulcorée qui avait servi de compte-rendu auprès de Ricardo et Magali. C’était vraiment intéressant de relever la différence entre nos deux voyages. L’un dominé par la peur, l’autre plus réceptif. Nous avions pourtant précisé plusieurs fois vouloir des doses pas trop fortes en accord avec nos sensibilités mais nos joints auraient pu faire voler un éléphant de l’Afrique à l’Asie. Marie n’avait pas assez fumé pour s’en rendre compte, peut-être que ce n’était pas un hasard. Nous réalisions aussi que le barrage de la langue était un frein. Bien que nous parlions l’anglais, il était plus difficile de trouver ses mots en état de conscience modifié pour expliquer nos besoins sur l’instant. Nous constations aussi que nos attentes étaient élevées à l’égard des cérémonies comme si elles représentaient la clé de voute de notre voyage pour confirmer nos projets futurs, alors que nous avions déjà énormément intégré durant les précédentes semaines. En réalité, nous étions reconnaissants d’avoir appris de nos expériences. Pour nous, il était donc évident que les autres cérémonies allaient être annulées et que nous n’allions pas rester plus longtemps ici. Nous prévoyions de quitter la ville en fin de semaine, au plus tôt. Il ne manquait plus qu’à l’annoncer à Ricardo et Magali. Nous nous sentions mal à l’aise de tout annuler, eux qui avaient tout organisé pour nous, du logement aux entrevues avec la shaman. Nous avions fait une partie du chemin, celui de prendre conscience de nos ressentis et les respecter. Il nous restait à nous positionner et accepter de décevoir. Choisir pour Soi et non pour les Autres.

À préciser qu’indépendamment de tout ce qui s’est produit, Ricardo et Magali sont des personnes aimables et douces. Ils ont pris soin de nous, nous ont accueillis avec gentillesse et nous pouvons compter sur eux. Nous les remercions sincèrement. Cependant, comme dit précédemment, c’est plus rassurant de découvrir les psychédéliques dans un espace de transformation cadré par une personne experte en la matière. Ricardo a une connaissance détaillée des plantes grâce à ses explorations personnelles, mais c’est comme si nous avions participé à une réunion entre amis plutôt qu’à une cérémonie avec un homme médecine confirmé qui tient l’espace de guérison et qui a l’expérience de le faire avec plusieurs personnes. Ceci étant dit, nous savons que c’était aligné pour nous d’être là-bas à ce moment précis pour évoluer sur nos chemins respectifs et n’entretenons aucun regret. Nous sommes responsables du voyage que nous avons vécu avec la plante qui s’est déroulé comme il se devait.

UKAMAO.

Nous te racontons la suite dans le prochain article, à très vite!


Marie & Gilbert.

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